Ma très chère Mère,
Par cette lettre, je vous rassure et vous informe que je vais bien. Je ne saurais exprimer combien vos lettres me sont précieuses et me réconfortent. Il est certain que nul fils n’aura eu une mère aussi aimante et si honteux d’en être si peu digne.
Une fois encore, la Couronne m’enlève à votre aimable présence et nous prive tous deux du privilège de la présence de l’autre. L’invitation, envoyée par un certain Strang de l’armée de Sa Majesté le Roi, reçue à notre domicile londonien, m’a conduit à une bien étrange entrevue au Roaring Lion.
Arrivé sur place à l’heure convenue, comme le doit un vrai gentleman, j’ai pu retrouver certaines personnes que j’avais accompagnées lors de ma première mission pour la Couronne (la ravissante Miss Blaythe, le sémillant Arthur Jackson, l’expressif Arthur Beaumont, et l’indomptable Steven Lowe). J’ai fait aussi la connaissance de Miss Miller, une femme qui, par son indépendance et son parler typique de Liverpool, n’aurait pas reçu vos faveurs, mais elle semblait, derrière une attitude rustre, avoir bon cœur.
Un soldat présent nous emmena tous à l’Hôtel Métropole pour y retrouver notre hôte, le Major Strang. Confortablement installés dans une antichambre où nous reçûmes toutes les attentions dignes d’un tel établissement, nos retrouvailles furent de courte durée. J’ai tout de même pu noter que Miss Blaythe ne semblait pas apprécier que je toussât quand elle fumait un tabac blond âcre avec de subtiles notes de bois de rose. Elle et Miss Miller semblaient partager un amusement frivole à mon sujet, mais il m’apparaissait que cela était sans méchanceté et participait plus de la constitution d’une solidarité féminine dans l’inconfort de la présence de mes virils compagnons, qu’à une volonté de m’offenser. Il est vrai que parmi des hommes drapés dans leurs uniformes, parlant fort d’une voix grave, je présentais une virilité toute subtile. J’ai pu m’apercevoir, alors qu’il dégustait un verre d’alcool à l’heure où les gentlemen boivent du thé, que M. Lowe portait une arme sur lui. La chose aurait pu être normale s’il n’était pas un chercheur en géologie, mais sans doute que notre rencontre avec l’étrange sur les côtes de notre beau pays aura provoqué chez lui un trouble qu’il aura des difficultés à surmonter sans une protection, fût-elle illusoire.
Le Major Strang, de la récente section D, un homme de bonne condition physique et aux traits agréables, nous accueillit dans son bureau, un lieu soigné et raffiné. Sur son bureau s’amoncelaient de nombreux dossiers, et sur les murs, il avait pris le soin d’afficher ses diplômes universitaires. Pendant que mes compagnons militaires dénigraient le Major pour avoir obtenu son rang à son instruction et son intelligence plutôt qu’à ses faits d’armes, il tentait de nous expliquer l’objectif de cette invitation. Un agent allemand avait exprimé le souhait de prendre contact avec des officiels de la Couronne, et le Major, considérant cette rencontre comme étant d’intérêt pour la Couronne, mais n’ayant pas d’effectif actif à y consacrer, avait décidé de nous envoyer pour assurer la rencontre avec cet agent : Gisela Valrun, membre de l’Abwehr. Notre mission était, me semble-t-il, simple : participer à la rencontre et voir comment une coopération avec cet agent pouvait bénéficier à notre armée. Je ne sais pour quelle raison, mes compagnons, loin de se réjouir de pouvoir être utiles à notre pays, posèrent beaucoup de questions sur les pourquoi et les comment de la mission dont on nous honorait, puis s’ensuivit une trop longue conversation sur la bonne route à prendre, quelles armes seraient les plus utiles jusqu’au détail du moyen de locomotion le plus efficace. C’est lorsque M. Lowe et M. Jackson évoquèrent le nombre de grenades adéquat que je décidai de leur faire faux bond. Miss Blaythe, soucieuse de me savoir du voyage, appela un peu plus tard pour m’informer du départ prévu en train le lendemain matin.
La route de Douvres vers Vienne, en passant par la France et la Suisse, se fit sans autre encombre que la confiscation des armes de M. Lowe. Eussions-nous eu moins d’armes, l’on aurait pu croire à un voyage d’agrément entre bons amis. C’est cependant alors que je compris la finesse d’esprit du Major Strang de nous avoir assigné Miss Miller. Non seulement Miss Miller ne semble jamais perdue en terre étrangère, mais elle sait parler plusieurs langues et connaît les usages de ceux qui ont l’habitude de voyager et des douanes. Sans elle, il est fort à parier que nous aurions été arrêtés suite à un simple contrôle d’identité en France.
C’est à Vienne que les choses se sont étonnamment compliquées, avant même que nous eussions pris la moindre initiative pour remplir notre mission. Pour une raison que j’ai encore du mal à identifier, et alors que je profitais d’un repos au lodge de notre hôtel pour lire votre dernière lettre, une violente altercation eut lieu entre M. Beaumont et le personnel de l’hôtel. Après un échange verbal qui a bien failli en venir aux mains, M. Beaumont a été chassé de sa chambre et de l’hôtel, et le départ de ses compagnons d’infortune a été accueilli avec une joyeuse froideur par le personnel de l’hôtel. Nous décidâmes alors qu’il valait mieux nous séparer en deux groupes pour ne plus attirer d’attention.
J’aurais pensé que cette première indiscrétion aurait calmé mes compagnons, mais j’avais bien tort. Lors des repérages du lieu de la rencontre, le café Gugelhopf (un charmant café viennois très typique), nous nous illustrâmes comme des étrangers bruyants et indisciplinés, vociférants et ignares des coutumes autrichiennes. Nous n’aurions pas été plus visibles en brandissant l’Union Jack au-dessus de nos têtes. Je soulignerai ici, à titre d’illustration, l’ingénieuse idée de M. Jackson de dissimuler sa présence derrière le London Times.
La rencontre avec Miss Valrun fut brève et déconcertante pour mes compagnons. La jeune femme restait prudente et discrète, ne sachant pas qui nous étions, ni nos intentions à son égard. L’impatience dont nous avons fait preuve a été tempérée par un mot discret laissé sur la table nous invitant à une autre rencontre plus tard dans un lieu public.
C’est donc en début de soirée, sur une place où les Viennois viennent en famille prendre du bon temps, près d’un orchestre au pied d’une grande roue, que Miss Valrun s’est un peu plus ouverte, alors qu’elle dansait une valse avec la surprenante Miss Miller. Miss Valrun lui conta alors la mort tragique de son fiancé, le docteur Otho Herlichmann. Le Dr Herlichmann pourrait avoir été assassiné après avoir pris connaissance de certaines informations concernant le Deutsch Orient Gesellschaft, une instance franc-maçonnique très implantée en Allemagne. Ayant des doutes sur les partisans du régime national-socialiste au pouvoir, elle avait décidé de faire appel à une puissance étrangère pour l’aider à faire la lumière sur la cause de la mort de son fiancé, moyennant quoi, elle pourrait en retour fournir des services ou des informations. Nous décidâmes d’accepter l’offre et de partir vers le lieu du drame pour faire toute la lumière sur cette histoire qui prend enfin une tournure qui suscite mon intérêt.

